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14.03.2007

une enfance en centre bretagne 65 - à l'heure de se coucher

A l’heure de se coucher
Le moment d'aller dormir n'était pas vraiment une partie de plaisir. Non pas parce qu’on était particulièrement féru d'activités nocturnes. A vrai dire, il ne se passait pas grand chose le soir à part le poste de radio du tout début, puis le rituel télé noir et blanc et les émissions de variétés ou de jeux à rallonges.
C’était peut-être une certaine appréhension à l'écoute de tous ces sons qui peuvent s'agiter la nuit venue, ceux qu’on ignore en général et qui, le soir tombant, dans une certaine solitude, prennent une note différente: les chiens qui hurlent dans la ferme d'à côté, on se sait pas contre qui ni contre quoi, mais ils aboient inlassablement, les souris au grenier, juste au-dessus de nos têtes qui donnaient l'impression qu'il s’y déroulait des fiestas tous les soirs, les menus insectes vrombissant une dernière fois telles les mouches dans une danse désenchantée, les vols un peu fous des chauves-souris qui rasaient tout ce qui bouge dans un allant désespéré, quelques hululements de hiboux qu'on associait à de mauvais présages, comme si ensuite c'est le bruit de la charrette de l'ankou qui allait se faire entendre. Et puis aussi l’inévitable, l’implacable silence.
Il y avait un peu de cela pour retenir notre moment d’aller se coucher, mais c'est surtout l'impression de froideur de la chambre et de la literie qui constituait le principal obstacle. Rien que d'en parler j'ai encore des frissons. Il faut dire qu’il n’y avait pas de chauffage dans les chambres, et la grosse cuisinière à bois ne chauffait (de manière particulièrement intensive il est vrai) que la cuisine. Et c'est donc là qu'on passait nos soirées, avec la télé, mais aussi nos illustrés ou romans de la bibliothèque rose et verte, les jeux de petits chevaux et les devoirs d’école, et les parents qui parlaient fort en breton sur les aléas du quotidien paysan.
Alors quand il fallait monter, retrouver une pièce plutôt glaciale, on le faisait à toute vitesse, histoire de ne pas trop sentir le froid, déshabillage rapide, tout en sautant presque sur place pour que cela passe plus vite. Enfiler la chemise de nuit, qui me semble maintenant d’une extrême ringardise, rose avec des fleurs bleues et un liseré de dentelle, longue et surtout dans un coton pilou qui finissait par conserver la chaleur. Car cette fameuse chaleur n’apparaissait pas tout de suite et il y avait d’abord ce passage du « glissage » sous les draps, là où l’on avait l’impression que toute l’humidité s’était concentrée durant la journée. Cela s’accompagnait de grands cris comme pour mieux affronter l’épreuve, avec des battements de pieds, histoire de redonner un bon coup d’énergie et après on ne bougeait plus, peur de faire un courant d’air , la complète marmotte.
Et marmotte, c’est bien le terme qui convenait et qui était grandement engendré d’abord par le matelas, ce fameux matelas, plutôt mou si l’on se réfère aux standards actuels, et qui serait désormais considéré comme un énorme vecteur d’allergies (surtout en y rajoutant les oreillers obligatoirement en plumes) : il était fait en « balle de blé ». Une toile très épaisse à bandes blanches et noires, enserrant les enveloppes séchées des grains de blés, récoltés durant les battages et le tout donnant une impression de non uniformité, épousant la forme du corps. C’est pour cela que l’on peut parler de nid et qu’on n’avait pas du tout envie de bouger. L’autre élément indispensable : les drap de lin, un peu rêches mais qui sentaient encore le bleu de la lessiveuse et surtout le très gros édredon, fait en laine serrée, bien lourd, là aussi invitant à ne plus bouger. Un régal si l’on ajoute la vénérable bouillotte, bouteille en grès blanc avec fermoir style limonade, une bouteille triangulaire pour mon frère et une ronde pour moi, enveloppée dans une grosse chaussette et voilà des pieds aux anges. Ensuite, tous les chiens du monde pouvaient aboyer et les chouettes hululer et le noir se faire noir, moi j’étais dans un cocon jusqu’au matin, où là encore la fatidique épreuve du lever nous attendait, et pire, celle de la toilette. Non, en fait il y avait encore pire que pire : être obligée de se lever en pleine nuit pour aller faire pipi, surtout sachant qu’on avait pas de toilettes, et que même avec un pot de chambre à proximité, cela voulait dire quitter le cocon douillet pour humer l’air froid ambiant et sentir le sol glacé sous ses pieds. Combien de fois je me suis dit : « ça peut attendre finalement , j’y vais, j’y vais pas, peut-être que je me rendormirai quand même », pour finalement oser le grand saut, l’épreuve ultime : sortir du lit.
Mais c’était pour mieux retrouver et le matelas « balle de blé » et l’oreiller en plumes et le drap en lin et le lourd édredon. Marmotte je vous dis.

Commentaires

Bonjour,

Je suis tombée par hasard sur votre blog. J'ai adoré.
J'ai fait un bond en arrière dans le temps avec l'impression de lire une partie de mon passé.
Merci pour tous ces souvenirs revenus à la surface. Je vais le faire lire à mes enfants, je pense qu'ils vont aimer et seront sans doute surpris par tous ces détails.
Avez-vous pensé à publier vos mémoires ?
Encore bravo et merci.

Ecrit par : I PRUNIER | 23.03.2007

Merci pour vos encouragements.
Je n'ai jamais vraiment eu le souhait de publier des mémoires, mais peut-être d'affiner et détailler tous ces instants d'un quotidien et de trouver un vecteur, un site peut-être, offrant plus d'espace pour photos et musique conjointes, ce qui me fera sans doute ré-écrire, ou du moins compléter certains textes

Ecrit par : tabrienn | 23.03.2007

Juste pour vous dire que vos petites notes mettent parfaitement en mots plein de souvenirs beaucoup plus maigres que les vôtres car je suis plus jeune et mes séjours dans le Poher se limitaient à mes vacances chez mes grand-parents. Mais votre écriture est vraiment évocatrice de tous ces petits détails que j'avais à moitié oubliés. Merci beaucoup pour ce partage.

Ecrit par : kerleane | 27.04.2007

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